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Garry Winogrand, le photographe qui attendait un an avant de regarder ses photos

Malckom Valentino12 octobre 2026
Garry Winogrand au téléphone dans une cabine téléphonique à New York
Garry Winogrand.

Aujourd'hui, une photo s'affiche sur l'écran une seconde après le déclenchement. On la regarde, on la juge, on la supprime ou on la garde, alors qu'on est encore sur place et encore dans l'émotion du moment.

Garry Winogrand faisait exactement l'inverse. Il rangeait ses pellicules dans un coin et il attendait un an, parfois deux, avant de les développer. Quand je l'ai appris, j'ai d'abord trouvé ça absurde, et puis j'ai compris pourquoi il le faisait, et je n'ai plus trié mes images de la même façon.

Repères

  • Né le 14 janvier 1928 dans le Bronx, à New York. Mort le 19 mars 1984 à Tijuana, au Mexique, à 56 ans.
  • Photographe américain, l'un des plus grands noms de la photographie de rue.
  • 1967 : exposition New Documents au MoMA, avec Diane Arbus et Lee Friedlander.
  • Son matériel : deux Leica M4, un objectif de 28 mm, de la pellicule noir et blanc.
  • Quatre livres de son vivant : The Animals (1969), Women Are Beautiful (1975), Public Relations (1977) et Stock Photographs (1980).

Attendre un an avant de regarder

On connaît sa méthode grâce à un de ses élèves, Mason Resnick, qui a suivi son atelier à New York en août 1976 et qui l'a raconté plus tard dans le magazine Modern Photography.

Winogrand lui explique qu'il ne développe jamais ses films tout de suite. Il laisse passer un an ou deux, le temps de ne presque plus se souvenir de la prise de vue. Sa raison est simple : après une bonne journée, il risquerait de choisir une image parce qu'il se rappelle à quel point il se sentait bien en la faisant, et pas parce qu'elle est bonne.

Derrière cette habitude, je vois trois idées.

La première, c'est que l'émotion fausse le jugement. Une photo peut nous plaire à cause de la journée qu'on a passée, de la personne qui était là ou de l'effort qu'elle a demandé, et rien de tout ça n'est dans l'image.

La deuxième, c'est que celui qui regardera la photo n'était pas là. Il n'aura ni le souvenir ni l'ambiance, il n'aura que le rectangle. Attendre un an, c'est une façon de se mettre à sa place.

La troisième, c'est que photographier et trier sont deux métiers différents. Dans la rue, Winogrand marche à l'instinct et il déclenche sans arrêt. Devant ses planches-contacts, il devient froid, et une image doit tenir en entier ou elle part sur la mauvaise pile.

Je le vis en vidéo après chaque tournage. Le soir même, tous les plans me paraissent bons parce que j'ai encore la journée dans la tête. Une semaine plus tard, la moitié ne tient plus, et ce sont rarement ceux que j'aurais pariés.

Un homme qui photographiait en souriant

Winogrand grandit dans un quartier ouvrier du Bronx. Il commence comme photographe de presse dans les années 50, et une de ses images entre dès 1955 dans The Family of Man, la grande exposition du MoMA qui fera le tour du monde.

Sa reconnaissance arrive en 1967, quand John Szarkowski, le conservateur de la photographie au MoMA, l'expose avec Diane Arbus et Lee Friedlander. Szarkowski dira de lui qu'il était le photographe central de sa génération. Ce sont d'ailleurs ces trois-là qui conseilleront à un jeune inconnu de Memphis, William Eggleston, d'aller montrer ses photos en couleur au même Szarkowski.

Dans la rue, Resnick décrit quelqu'un qui marche lentement au milieu de la foule, qui peut finir une pellicule entière sur un seul pâté de maisons, et qui sourit et hoche la tête vers les gens pendant qu'il les photographie. Presque personne ne s'en offusque. Il cadre au 28 mm, donc de très près, il laisse souvent l'horizon pencher, et il refuse de recadrer ensuite.

Il avait une phrase pour résumer tout ça, il disait qu'il photographiait pour voir à quoi ressemblent les choses une fois photographiées. Ça paraît tout bête, mais ça veut dire qu'il ne cherchait pas à illustrer une idée qu'il avait déjà. Il voulait être surpris par ses propres images, et c'est aussi pour ça qu'il attendait.

Trois photos à connaître

Central Park Zoo, New York, 1967

Voir la photo sur le site du MoMA© The Estate of Garry Winogrand

Un couple élégant sort du zoo, une femme blanche et un homme noir, et chacun porte dans ses bras un chimpanzé habillé comme un enfant. La photo est prise l'année où les États-Unis autorisent enfin partout les mariages entre Noirs et Blancs, et on en discute encore aujourd'hui, parce qu'on ne sait pas si Winogrand se moque, provoque ou constate.

World's Fair, New York, 1964

Voir la photo sur le site de la National Gallery of Art© The Estate of Garry Winogrand

Un banc, et dessus toute une rangée de gens. Des jeunes femmes se parlent à l'oreille, l'une s'effondre sur l'épaule de sa voisine, et au bout un homme lit son journal comme si de rien n'était. Il y a cinq ou six histoires dans la même image, et aucune n'a été mise en scène.

Los Angeles, 1969

Voir la photo sur le site du Metropolitan Museum of Art© The Estate of Garry Winogrand

Trois femmes avancent sur Hollywood Boulevard en plein contre-jour, avec leurs ombres étirées devant elles. Dans l'ombre, sur la gauche, une personne est assise dans un fauteuil roulant, la tête baissée. Tout le monde est sur le même trottoir et personne ne se regarde.

Les images qu'il n'a jamais vues

Winogrand part vivre à Los Angeles en 1978 et il photographie de plus en plus, souvent depuis le siège passager d'une voiture. Début 1984, on lui découvre un cancer, et il meurt quelques semaines plus tard.

Il laisse derrière lui environ 2 500 pellicules jamais développées, 6 500 développées mais jamais tirées, et 3 000 dont il n'existe que les planches-contacts. Ça représente près de 300 000 images qu'il n'a jamais triées.

Ce chiffre raconte sa méthode, mais il raconte aussi autre chose. À la fin, il photographiait plus vite qu'il ne pouvait regarder, et l'attente d'un an était devenue une attente sans fin. Szarkowski lui-même pensait que son meilleur travail était derrière lui dès le début des années 70.

Ce que j'en retiens

Je ne vais pas attendre un an avant de livrer un film ou de regarder mes photos, et personne ne peut le faire aujourd'hui. Mais l'idée se transpose très bien à petite échelle. Laisser passer une nuit avant de trier, ou une semaine avant de choisir ce qu'on publie, suffit déjà à faire tomber une bonne partie de l'émotion.

Et quand ce n'est pas possible, il reste une question que je me pose maintenant devant chaque image, et qui vient directement de lui. Est-ce que cette photo me plaît, ou est-ce que c'est le souvenir qui me plaît ?

Où voir son travail

  • Ses archives sont conservées au Center for Creative Photography, à l'université d'Arizona.
  • En ligne, les collections du MoMA et du Metropolitan Museum montrent des dizaines de ses tirages.
  • En livre, Figments from the Real World, le catalogue de la rétrospective du MoMA, reste la référence. Il contient 25 images tirées des pellicules qu'il n'avait jamais vues.

Sources

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Je suis aussi vidéaste. Voir mon travail

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Garry Winogrand, le photographe qui attendait un an avant de regarder ses photos

Malckom Valentino12 octobre 2026
Garry Winogrand au téléphone dans une cabine téléphonique à New York
Garry Winogrand.

Aujourd'hui, une photo s'affiche sur l'écran une seconde après le déclenchement. On la regarde, on la juge, on la supprime ou on la garde, alors qu'on est encore sur place et encore dans l'émotion du moment.

Garry Winogrand faisait exactement l'inverse. Il rangeait ses pellicules dans un coin et il attendait un an, parfois deux, avant de les développer. Quand je l'ai appris, j'ai d'abord trouvé ça absurde, et puis j'ai compris pourquoi il le faisait, et je n'ai plus trié mes images de la même façon.

Repères

  • Né le 14 janvier 1928 dans le Bronx, à New York. Mort le 19 mars 1984 à Tijuana, au Mexique, à 56 ans.
  • Photographe américain, l'un des plus grands noms de la photographie de rue.
  • 1967 : exposition New Documents au MoMA, avec Diane Arbus et Lee Friedlander.
  • Son matériel : deux Leica M4, un objectif de 28 mm, de la pellicule noir et blanc.
  • Quatre livres de son vivant : The Animals (1969), Women Are Beautiful (1975), Public Relations (1977) et Stock Photographs (1980).

Attendre un an avant de regarder

On connaît sa méthode grâce à un de ses élèves, Mason Resnick, qui a suivi son atelier à New York en août 1976 et qui l'a raconté plus tard dans le magazine Modern Photography.

Winogrand lui explique qu'il ne développe jamais ses films tout de suite. Il laisse passer un an ou deux, le temps de ne presque plus se souvenir de la prise de vue. Sa raison est simple : après une bonne journée, il risquerait de choisir une image parce qu'il se rappelle à quel point il se sentait bien en la faisant, et pas parce qu'elle est bonne.

Derrière cette habitude, je vois trois idées.

La première, c'est que l'émotion fausse le jugement. Une photo peut nous plaire à cause de la journée qu'on a passée, de la personne qui était là ou de l'effort qu'elle a demandé, et rien de tout ça n'est dans l'image.

La deuxième, c'est que celui qui regardera la photo n'était pas là. Il n'aura ni le souvenir ni l'ambiance, il n'aura que le rectangle. Attendre un an, c'est une façon de se mettre à sa place.

La troisième, c'est que photographier et trier sont deux métiers différents. Dans la rue, Winogrand marche à l'instinct et il déclenche sans arrêt. Devant ses planches-contacts, il devient froid, et une image doit tenir en entier ou elle part sur la mauvaise pile.

Je le vis en vidéo après chaque tournage. Le soir même, tous les plans me paraissent bons parce que j'ai encore la journée dans la tête. Une semaine plus tard, la moitié ne tient plus, et ce sont rarement ceux que j'aurais pariés.

Un homme qui photographiait en souriant

Winogrand grandit dans un quartier ouvrier du Bronx. Il commence comme photographe de presse dans les années 50, et une de ses images entre dès 1955 dans The Family of Man, la grande exposition du MoMA qui fera le tour du monde.

Sa reconnaissance arrive en 1967, quand John Szarkowski, le conservateur de la photographie au MoMA, l'expose avec Diane Arbus et Lee Friedlander. Szarkowski dira de lui qu'il était le photographe central de sa génération. Ce sont d'ailleurs ces trois-là qui conseilleront à un jeune inconnu de Memphis, William Eggleston, d'aller montrer ses photos en couleur au même Szarkowski.

Dans la rue, Resnick décrit quelqu'un qui marche lentement au milieu de la foule, qui peut finir une pellicule entière sur un seul pâté de maisons, et qui sourit et hoche la tête vers les gens pendant qu'il les photographie. Presque personne ne s'en offusque. Il cadre au 28 mm, donc de très près, il laisse souvent l'horizon pencher, et il refuse de recadrer ensuite.

Il avait une phrase pour résumer tout ça, il disait qu'il photographiait pour voir à quoi ressemblent les choses une fois photographiées. Ça paraît tout bête, mais ça veut dire qu'il ne cherchait pas à illustrer une idée qu'il avait déjà. Il voulait être surpris par ses propres images, et c'est aussi pour ça qu'il attendait.

Trois photos à connaître

Central Park Zoo, New York, 1967

Voir la photo sur le site du MoMA© The Estate of Garry Winogrand

Un couple élégant sort du zoo, une femme blanche et un homme noir, et chacun porte dans ses bras un chimpanzé habillé comme un enfant. La photo est prise l'année où les États-Unis autorisent enfin partout les mariages entre Noirs et Blancs, et on en discute encore aujourd'hui, parce qu'on ne sait pas si Winogrand se moque, provoque ou constate.

World's Fair, New York, 1964

Voir la photo sur le site de la National Gallery of Art© The Estate of Garry Winogrand

Un banc, et dessus toute une rangée de gens. Des jeunes femmes se parlent à l'oreille, l'une s'effondre sur l'épaule de sa voisine, et au bout un homme lit son journal comme si de rien n'était. Il y a cinq ou six histoires dans la même image, et aucune n'a été mise en scène.

Los Angeles, 1969

Voir la photo sur le site du Metropolitan Museum of Art© The Estate of Garry Winogrand

Trois femmes avancent sur Hollywood Boulevard en plein contre-jour, avec leurs ombres étirées devant elles. Dans l'ombre, sur la gauche, une personne est assise dans un fauteuil roulant, la tête baissée. Tout le monde est sur le même trottoir et personne ne se regarde.

Les images qu'il n'a jamais vues

Winogrand part vivre à Los Angeles en 1978 et il photographie de plus en plus, souvent depuis le siège passager d'une voiture. Début 1984, on lui découvre un cancer, et il meurt quelques semaines plus tard.

Il laisse derrière lui environ 2 500 pellicules jamais développées, 6 500 développées mais jamais tirées, et 3 000 dont il n'existe que les planches-contacts. Ça représente près de 300 000 images qu'il n'a jamais triées.

Ce chiffre raconte sa méthode, mais il raconte aussi autre chose. À la fin, il photographiait plus vite qu'il ne pouvait regarder, et l'attente d'un an était devenue une attente sans fin. Szarkowski lui-même pensait que son meilleur travail était derrière lui dès le début des années 70.

Ce que j'en retiens

Je ne vais pas attendre un an avant de livrer un film ou de regarder mes photos, et personne ne peut le faire aujourd'hui. Mais l'idée se transpose très bien à petite échelle. Laisser passer une nuit avant de trier, ou une semaine avant de choisir ce qu'on publie, suffit déjà à faire tomber une bonne partie de l'émotion.

Et quand ce n'est pas possible, il reste une question que je me pose maintenant devant chaque image, et qui vient directement de lui. Est-ce que cette photo me plaît, ou est-ce que c'est le souvenir qui me plaît ?

Où voir son travail

  • Ses archives sont conservées au Center for Creative Photography, à l'université d'Arizona.
  • En ligne, les collections du MoMA et du Metropolitan Museum montrent des dizaines de ses tirages.
  • En livre, Figments from the Real World, le catalogue de la rétrospective du MoMA, reste la référence. Il contient 25 images tirées des pellicules qu'il n'avait jamais vues.

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