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William Eggleston, le photographe que le New York Times trouvait ennuyeux

Malckom Valentino12 octobre 2026
William Eggleston assis dans un fauteuil, un appareil photo télémétrique dans les mains
William Eggleston.

Si on m'avait montré le tricycle d'Eggleston sans rien me dire, je ne suis pas sûr que je me serais arrêté dessus. Un tricycle d'enfant sur un trottoir de Memphis, avec un pavillon derrière, et c'est tout.

Pourtant un tirage de cette photo s'est vendu 578 500 dollars chez Christie's en 2012, et elle fait la couverture d'un des livres les plus importants de l'histoire de la photo. Alors soit le monde de l'art est devenu fou, soit il y a quelque chose à comprendre. Je penche pour la deuxième option, et j'ai passé pas mal de temps à chercher quoi.

Repères

  • Né le 27 juillet 1939 à Memphis, dans le Tennessee. Il a grandi à Sumner, dans le Mississippi, et il vit toujours à Memphis.
  • Photographe américain, autodidacte.
  • Il commence en noir et blanc à la fin des années 50 et passe à la couleur en 1965.
  • 1976 : exposition au MoMA de New York et parution du livre William Eggleston's Guide.
  • Deux livres pour commencer : William Eggleston's Guide (1976) et The Democratic Forest (1989).

Ce que les grands pensaient de la couleur

Pour comprendre le scandale, il faut savoir ce que les plus grands photographes pensaient de la couleur dans les années 60. Robert Frank disait que le noir et le blanc étaient les couleurs de la photographie. Walker Evans, l'un des photographes américains les plus respectés du siècle, trouvait la couleur vulgaire. Et Henri Cartier-Bresson, le héros d'Eggleston, lui a lâché un soir dans une soirée : « William, la couleur, c'est de la connerie. »

Ce n'était pas que du snobisme. Le noir et blanc, un photographe pouvait le développer et le tirer lui-même, alors que la couleur passait presque toujours par un laboratoire, et les tirages viraient avec le temps. Choisir la couleur, c'était donc accepter de ne plus maîtriser son image jusqu'au bout.

Ça m'a rappelé ce qu'on entendait il n'y a pas si longtemps sur la vidéo verticale. Filmer en vertical, ce n'était pas sérieux, c'était bon pour les téléphones. Aujourd'hui tout le monde en fait, moi le premier. Chaque époque a son format qu'on refuse de prendre au sérieux, et dans les années 60 c'était la couleur.

Une photo, jamais deux

On présente souvent Eggleston comme l'anti Cartier-Bresson. D'un côté il y aurait l'instant décisif, cette idée qu'une bonne photo consiste à attendre la fraction de seconde où tout s'aligne, et de l'autre un Américain qui n'attend rien. C'est ce que je pensais aussi, et en creusant j'ai compris que c'était plus subtil que ça.

Au départ, Cartier-Bresson est son modèle absolu. C'est son livre, The Decisive Moment, qui lui donne envie de faire de la photo sérieusement, et il raconte qu'à ses débuts il ne s'imaginait rien faire de mieux qu'un « faux Cartier-Bresson parfait ». Pendant des années, il photographie donc Memphis en noir et blanc, comme son maître.

Ce qu'il en a gardé, c'est l'exigence sur la composition. Ce qu'il a laissé tomber, c'est l'attente. Eggleston ne prend qu'une seule photo de chaque chose, jamais deux, et puis il passe à la suivante.

Il appelle ça regarder de façon démocratique, ce qui veut dire qu'aucun sujet n'est plus important qu'un autre. Un coucher de soleil ne vaut pas plus qu'un four ouvert ou qu'une paire de chaussures sous un lit. Il a une autre formule que j'aime beaucoup, il dit qu'il est « en guerre contre l'évidence ».

1976, l'expo la plus détestée de l'année

En 1967, Eggleston monte à New York avec une valise pleine de photos. Il y rencontre Garry Winogrand, Lee Friedlander et Diane Arbus, qui lui conseillent d'aller les montrer à John Szarkowski, le conservateur de la photographie au MoMA. Szarkowski est convaincu, mais il faudra neuf ans pour que l'exposition ait lieu.

Entre-temps, Eggleston trouve son arme. C'est un procédé de tirage, le dye-transfer, que la publicité utilisait à l'époque et qui donne des couleurs très denses. Pour situer, c'est la technique du Technicolor dans Le Magicien d'Oz, celle des souliers rouges et de la route de briques jaunes.

L'exposition ouvre en 1976. Dans le livre qui l'accompagne, Szarkowski écrit que ces images lui semblent parfaites, et le critique du New York Times, Hilton Kramer, lui répond avec une phrase restée célèbre : « Parfaites ? Parfaitement banales, peut-être. Parfaitement ennuyeuses, certainement. » Un autre journaliste du même journal en fait l'exposition la plus détestée de l'année.

Je croyais que c'était la première fois que le MoMA exposait de la couleur, parce qu'on le lit partout. En réalité, le musée en avait déjà montré avant. Mais c'est cette exposition-là qui a fait scandale, et c'est elle qui a fait entrer la couleur dans la photographie d'art.

Trois photos à connaître

Le garçon aux caddies, Memphis, 1965

Voir la photo sur le site du Metropolitan Museum of Art© Eggleston Artistic Trust

C'est la première photo en couleur qu'il estime réussie, et le Metropolitan Museum la présente même comme sa toute première. Un jeune employé de supermarché pousse une file de caddies dans la lumière dorée de fin d'après-midi. Il ne se passe rien d'autre, et c'est exactement le sujet.

Le tricycle, Memphis, vers 1969

Voir la photo sur le site du MoMA© Eggleston Artistic Trust

L'appareil est presque posé au sol. Vu d'en bas, le tricycle devient plus grand que les maisons derrière lui, et entre ses roues on aperçoit une voiture garée. Le journaliste Philip Gefter dit qu'on le regarde à la hauteur d'un enfant de trois ans, et je trouve que c'est la meilleure façon de le résumer. C'est cette image qui fait la couverture de William Eggleston's Guide.

Le plafond rouge, Greenwood, Mississippi, 1973

Voir la photo sur le site du Victoria and Albert Museum© Eggleston Artistic Trust

Un plafond peint en rouge, une ampoule nue et des fils électriques blancs qui partent vers les murs. Eggleston l'a prise dans la chambre d'amis d'un de ses proches. Il dit qu'il ne l'a jamais vue reproduite correctement dans un livre, et que sur le tirage le rouge ressemble à du sang encore frais sur le mur.

Si vous écoutez du rock des années 70, vous l'avez peut-être déjà croisée, parce que c'est la pochette de l'album Radio City de Big Star, un groupe de Memphis.

Un homme que les critiques n'ont jamais atteint

Des années plus tard, quand on lui a reparlé de la phrase du New York Times, Eggleston a simplement répondu qu'il était désolé pour le journaliste.

Il faut dire qu'il avait autre chose à faire. En 1973, il achète deux Sony Portapak, les premières caméras vidéo portables vendues au grand public. Il remplace leur zoom par des optiques de cinéma, et pendant deux ans il filme ses nuits dans les bars de Memphis et de La Nouvelle-Orléans, avec ses amis et des musiciens. Il en tire une trentaine d'heures de bandes, qui ne deviendront un film qu'en 2005, Stranded in Canton.

En tant que vidéaste, c'est le détail qui me parle le plus. Il reçoit une caméra toute neuve, la première chose qu'il fait est de changer l'optique, et il part filmer ses potes en basse lumière. On est beaucoup à avoir fait pareil avec un nouveau boîtier.

Pour le reste, il ne donne presque jamais de titre à ses photos et il est toujours tiré à quatre épingles. Il est aussi pianiste, et il a sorti un album en 2017, Musik.

Ce que j'en retiens

Eggleston a aujourd'hui 87 ans et il vit toujours à Memphis. Ce qui me frappe, c'est que ses sujets sont devenus les nôtres. Une assiette sur une table, un plafond, une voiture sur un parking, c'est ce qu'on photographie tous les jours avec un téléphone sans y penser. Quand sa fondation a ouvert un compte Instagram, un journaliste d'Artnet a d'ailleurs écrit qu'Instagram devait beaucoup à sa façon de regarder.

La différence, c'est que lui y pensait, et qu'il n'appuyait qu'une fois. Si vous voulez essayer quelque chose en refermant cet article, sortez une journée avec une seule règle, une photo par sujet et pas une de plus.

Où voir son travail

  • À Londres, la Photographers' Gallery lui consacre une grande exposition du 14 octobre 2026 au 21 février 2027, pour les 50 ans de William Eggleston's Guide.
  • En ligne, sur le site de l'Eggleston Art Foundation, qui conserve ses archives à Memphis, et sur celui de sa galerie, David Zwirner.
  • En livre, William Eggleston's Guide reste la porte d'entrée la plus simple.

Sources

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Je suis aussi vidéaste. Voir mon travail

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William Eggleston, le photographe que le New York Times trouvait ennuyeux

Malckom Valentino12 octobre 2026
William Eggleston assis dans un fauteuil, un appareil photo télémétrique dans les mains
William Eggleston.

Si on m'avait montré le tricycle d'Eggleston sans rien me dire, je ne suis pas sûr que je me serais arrêté dessus. Un tricycle d'enfant sur un trottoir de Memphis, avec un pavillon derrière, et c'est tout.

Pourtant un tirage de cette photo s'est vendu 578 500 dollars chez Christie's en 2012, et elle fait la couverture d'un des livres les plus importants de l'histoire de la photo. Alors soit le monde de l'art est devenu fou, soit il y a quelque chose à comprendre. Je penche pour la deuxième option, et j'ai passé pas mal de temps à chercher quoi.

Repères

  • Né le 27 juillet 1939 à Memphis, dans le Tennessee. Il a grandi à Sumner, dans le Mississippi, et il vit toujours à Memphis.
  • Photographe américain, autodidacte.
  • Il commence en noir et blanc à la fin des années 50 et passe à la couleur en 1965.
  • 1976 : exposition au MoMA de New York et parution du livre William Eggleston's Guide.
  • Deux livres pour commencer : William Eggleston's Guide (1976) et The Democratic Forest (1989).

Ce que les grands pensaient de la couleur

Pour comprendre le scandale, il faut savoir ce que les plus grands photographes pensaient de la couleur dans les années 60. Robert Frank disait que le noir et le blanc étaient les couleurs de la photographie. Walker Evans, l'un des photographes américains les plus respectés du siècle, trouvait la couleur vulgaire. Et Henri Cartier-Bresson, le héros d'Eggleston, lui a lâché un soir dans une soirée : « William, la couleur, c'est de la connerie. »

Ce n'était pas que du snobisme. Le noir et blanc, un photographe pouvait le développer et le tirer lui-même, alors que la couleur passait presque toujours par un laboratoire, et les tirages viraient avec le temps. Choisir la couleur, c'était donc accepter de ne plus maîtriser son image jusqu'au bout.

Ça m'a rappelé ce qu'on entendait il n'y a pas si longtemps sur la vidéo verticale. Filmer en vertical, ce n'était pas sérieux, c'était bon pour les téléphones. Aujourd'hui tout le monde en fait, moi le premier. Chaque époque a son format qu'on refuse de prendre au sérieux, et dans les années 60 c'était la couleur.

Une photo, jamais deux

On présente souvent Eggleston comme l'anti Cartier-Bresson. D'un côté il y aurait l'instant décisif, cette idée qu'une bonne photo consiste à attendre la fraction de seconde où tout s'aligne, et de l'autre un Américain qui n'attend rien. C'est ce que je pensais aussi, et en creusant j'ai compris que c'était plus subtil que ça.

Au départ, Cartier-Bresson est son modèle absolu. C'est son livre, The Decisive Moment, qui lui donne envie de faire de la photo sérieusement, et il raconte qu'à ses débuts il ne s'imaginait rien faire de mieux qu'un « faux Cartier-Bresson parfait ». Pendant des années, il photographie donc Memphis en noir et blanc, comme son maître.

Ce qu'il en a gardé, c'est l'exigence sur la composition. Ce qu'il a laissé tomber, c'est l'attente. Eggleston ne prend qu'une seule photo de chaque chose, jamais deux, et puis il passe à la suivante.

Il appelle ça regarder de façon démocratique, ce qui veut dire qu'aucun sujet n'est plus important qu'un autre. Un coucher de soleil ne vaut pas plus qu'un four ouvert ou qu'une paire de chaussures sous un lit. Il a une autre formule que j'aime beaucoup, il dit qu'il est « en guerre contre l'évidence ».

1976, l'expo la plus détestée de l'année

En 1967, Eggleston monte à New York avec une valise pleine de photos. Il y rencontre Garry Winogrand, Lee Friedlander et Diane Arbus, qui lui conseillent d'aller les montrer à John Szarkowski, le conservateur de la photographie au MoMA. Szarkowski est convaincu, mais il faudra neuf ans pour que l'exposition ait lieu.

Entre-temps, Eggleston trouve son arme. C'est un procédé de tirage, le dye-transfer, que la publicité utilisait à l'époque et qui donne des couleurs très denses. Pour situer, c'est la technique du Technicolor dans Le Magicien d'Oz, celle des souliers rouges et de la route de briques jaunes.

L'exposition ouvre en 1976. Dans le livre qui l'accompagne, Szarkowski écrit que ces images lui semblent parfaites, et le critique du New York Times, Hilton Kramer, lui répond avec une phrase restée célèbre : « Parfaites ? Parfaitement banales, peut-être. Parfaitement ennuyeuses, certainement. » Un autre journaliste du même journal en fait l'exposition la plus détestée de l'année.

Je croyais que c'était la première fois que le MoMA exposait de la couleur, parce qu'on le lit partout. En réalité, le musée en avait déjà montré avant. Mais c'est cette exposition-là qui a fait scandale, et c'est elle qui a fait entrer la couleur dans la photographie d'art.

Trois photos à connaître

Le garçon aux caddies, Memphis, 1965

Voir la photo sur le site du Metropolitan Museum of Art© Eggleston Artistic Trust

C'est la première photo en couleur qu'il estime réussie, et le Metropolitan Museum la présente même comme sa toute première. Un jeune employé de supermarché pousse une file de caddies dans la lumière dorée de fin d'après-midi. Il ne se passe rien d'autre, et c'est exactement le sujet.

Le tricycle, Memphis, vers 1969

Voir la photo sur le site du MoMA© Eggleston Artistic Trust

L'appareil est presque posé au sol. Vu d'en bas, le tricycle devient plus grand que les maisons derrière lui, et entre ses roues on aperçoit une voiture garée. Le journaliste Philip Gefter dit qu'on le regarde à la hauteur d'un enfant de trois ans, et je trouve que c'est la meilleure façon de le résumer. C'est cette image qui fait la couverture de William Eggleston's Guide.

Le plafond rouge, Greenwood, Mississippi, 1973

Voir la photo sur le site du Victoria and Albert Museum© Eggleston Artistic Trust

Un plafond peint en rouge, une ampoule nue et des fils électriques blancs qui partent vers les murs. Eggleston l'a prise dans la chambre d'amis d'un de ses proches. Il dit qu'il ne l'a jamais vue reproduite correctement dans un livre, et que sur le tirage le rouge ressemble à du sang encore frais sur le mur.

Si vous écoutez du rock des années 70, vous l'avez peut-être déjà croisée, parce que c'est la pochette de l'album Radio City de Big Star, un groupe de Memphis.

Un homme que les critiques n'ont jamais atteint

Des années plus tard, quand on lui a reparlé de la phrase du New York Times, Eggleston a simplement répondu qu'il était désolé pour le journaliste.

Il faut dire qu'il avait autre chose à faire. En 1973, il achète deux Sony Portapak, les premières caméras vidéo portables vendues au grand public. Il remplace leur zoom par des optiques de cinéma, et pendant deux ans il filme ses nuits dans les bars de Memphis et de La Nouvelle-Orléans, avec ses amis et des musiciens. Il en tire une trentaine d'heures de bandes, qui ne deviendront un film qu'en 2005, Stranded in Canton.

En tant que vidéaste, c'est le détail qui me parle le plus. Il reçoit une caméra toute neuve, la première chose qu'il fait est de changer l'optique, et il part filmer ses potes en basse lumière. On est beaucoup à avoir fait pareil avec un nouveau boîtier.

Pour le reste, il ne donne presque jamais de titre à ses photos et il est toujours tiré à quatre épingles. Il est aussi pianiste, et il a sorti un album en 2017, Musik.

Ce que j'en retiens

Eggleston a aujourd'hui 87 ans et il vit toujours à Memphis. Ce qui me frappe, c'est que ses sujets sont devenus les nôtres. Une assiette sur une table, un plafond, une voiture sur un parking, c'est ce qu'on photographie tous les jours avec un téléphone sans y penser. Quand sa fondation a ouvert un compte Instagram, un journaliste d'Artnet a d'ailleurs écrit qu'Instagram devait beaucoup à sa façon de regarder.

La différence, c'est que lui y pensait, et qu'il n'appuyait qu'une fois. Si vous voulez essayer quelque chose en refermant cet article, sortez une journée avec une seule règle, une photo par sujet et pas une de plus.

Où voir son travail

  • À Londres, la Photographers' Gallery lui consacre une grande exposition du 14 octobre 2026 au 21 février 2027, pour les 50 ans de William Eggleston's Guide.
  • En ligne, sur le site de l'Eggleston Art Foundation, qui conserve ses archives à Memphis, et sur celui de sa galerie, David Zwirner.
  • En livre, William Eggleston's Guide reste la porte d'entrée la plus simple.

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