
La ring light, cet anneau lumineux qu'on fixe autour de son téléphone pour se filmer, a une histoire assez inattendue. On raconte que c'est un photographe de Vogue, Clifford Coffin, qui l'a fait entrer dans la photo de mode dans les années 50, en l'empruntant à son dentiste.
Pendant une dizaine d'années, il a été l'un des meilleurs photographes de Vogue, à Londres, à Paris et à New York. Et puis il a disparu, au point que ses tirages ont dormi dans une armoire du magazine jusqu'en 1986. J'ai voulu comprendre comment on passe de l'un à l'autre.
Quand Coffin arrive à Londres en 1946, la ville sort à peine de la guerre et sa façon de photographier passe pour terriblement moderne. Ses images sont dépouillées, avec des décors forts et presque pas d'accessoires, dans la lignée de son maître George Platt Lynes.
Ses collègues l'avaient bien compris. Norman Parkinson, l'un des grands noms de Vogue à l'époque, a reconnu que les photos de mode de Coffin étaient les seules du magazine, en dehors des siennes, qu'il ait jamais admirées. Un autre disait de lui qu'il était le premier photographe à vraiment penser la mode, parfois plus que les rédacteurs eux-mêmes.
Il ne faisait pas que de la mode. Pour les pages portraits du magazine, il photographie Lucian Freud, Truman Capote, Arthur Miller ou Gore Vidal au début de leur carrière, et en 1950 il part à Cuba photographier Ernest Hemingway chez lui, avec une mannequin. Il a aussi pris l'une des rares photos de Christian Dior au moment de sa première collection, celle du New Look, en 1947.
Le revers, c'est le caractère. La mannequin Wilhelmina racontait qu'il jetait les rédacteurs dans l'escalier, et qu'il était drôle et mordant au point de choquer dans les années 50, qu'elle trouvait bien ternes. Il buvait beaucoup, et il a lutté contre l'alcool et la drogue une bonne partie de sa vie.
Pourtant, personne n'a jamais mis en doute son sérieux derrière l'appareil. En 1966, Vogue écrit qu'à force de chercher ce qu'il voulait, il faisait pleurer ses modèles, poussait les rédactrices de mode au désespoir et finissait lui-même épuisé, mais que de ce champ de ruines sortait une image parfaite et froide. Le directeur du studio disait de son côté qu'il n'avait pas besoin de rédacteur et qu'il se fichait de tout, sauf de ses photos.
Je passe pas mal de temps sur des tournages où chaque détail compte, et je connais cette tension. Ce qui me frappe chez lui, c'est qu'on n'en voit rien sur ses images. Le magazine Esquire le remarquait déjà en 1997, aucune de ses crises ne se lit dans son travail. Ses photos sont calmes, nettes, presque sereines.
Il avait aussi l'œil pour les gens. Il a accompagné les débuts de Barbara Goalen, de Suzy Parker et de Wenda Rogerson, qui épousera plus tard son rival Norman Parkinson, et il a lancé Elsa Martinelli des années avant qu'elle devienne actrice. Une rédactrice en chef de Vogue se souvenait d'une fille qu'il avait rencontrée dans une boîte de nuit, et qui avait commencé sa vie dans un cirque, projetée par un canon. Sur ses photos, il en a fait une duchesse.
En 1954, pour sa deuxième couverture des collections de Paris, Coffin arrive avec un drôle d'outil, un anneau d'ampoules au tungstène monté sur un pied. Il enveloppe ses modèles d'une lumière sans ombre, qui rend les tissus comme la peau d'une netteté impeccable. On raconte qu'il l'avait emprunté à son dentiste, parce que ce genre d'éclairage servait alors en dentisterie.
La suite de l'histoire est encore plus belle. Des années plus tard, Helmut Newton serait tombé dessus dans un placard du studio de Vogue à Paris. Lui, Guy Bourdin et David Bailey en ont repris le principe avec le flash électronique, et c'est devenu le ring flash, qu'on retrouvera ensuite chez Nick Knight ou Martin Parr.
Aujourd'hui, la version LED entoure le téléphone de la plupart des créateurs de contenu, et je trouve assez fou qu'un outil de dentiste, passé par les mains d'un photographe que presque plus personne ne connaît, ait fini par dessiner la lumière de toute une génération de vidéos.
Coffin n'a jamais organisé d'exposition ni publié de livre, et à la fin des années 90 un seul de ses tirages était passé aux enchères. Quand il a obtenu ce qu'il voulait, il a tout simplement disparu, en laissant ses photos dans les bureaux de Vogue à Londres et à New York.
Au milieu des années 60, un incendie détruit son studio de New York et rien n'est sauvé. Il finit sa vie dans une chambre toute simple du YMCA de Pasadena, et il meurt d'un cancer de la gorge en 1972, à 58 ans.
Il aurait pu s'arrêter là. Mais en 1986, ses tirages et ses négatifs refont surface chez Vogue à Londres, rangés dans une armoire du magazine. C'est Robin Muir, ancien responsable photo de Vogue, qui les sauve et les fait revivre, et en 1997 la National Portrait Gallery de Londres consacre à Coffin une exposition, The Varnished Truth, accompagnée du seul livre qui existe sur lui.
Publiée dans le Vogue britannique de juin 1947, la série a été prise dans les restes sans toit d'une grande maison de Grosvenor Square. Une mannequin en robe du soir se tient au pied d'un escalier qui ne mène plus nulle part, au milieu des murs abîmés. Le texte qui accompagnait les photos voyait dans cette robe de bal au milieu des gravats le signe d'un retour progressif à une vie plus sereine. C'est celle que je préfère, parce qu'on y sent à la fois la guerre qui vient de finir et l'envie de passer à autre chose.
Quatre mannequins assises sur une dune, de dos, en maillot de bain, avec leurs bonnets de couleur qui s'éloignent vers le haut de l'image comme des balises. La photo ouvre le numéro de juin 1949 du Vogue américain. Le critique Vince Aletti y voit du René Magritte, et il la considère comme une annonce du pop art, plus de dix ans avant.
Une mannequin en robe bustier Balenciaga de velours et de taffetas gris, debout devant un paysage peint, à côté d'une chaise rouge, sur un sol en damier. Elle est parue dans Vogue le 1er novembre 1948. La lumière, la pose et le décor sont parfaitement en place, et c'est exactement ce que ses collègues décrivaient quand ils parlaient de ses images froides et parfaites.
Coffin avait tout le talent du monde et aucun sens de sa propre légende. Il n'a rien fait pour qu'on se souvienne de lui, et si l'on peut encore voir son travail aujourd'hui, c'est grâce à une armoire et à un archiviste.
Aujourd'hui, c'est presque l'inverse. Un photographe qui ne publie pas n'existe pas, et on passe parfois plus de temps à montrer son travail qu'à le faire. Entre lui, qui n'a rien fait pour qu'on le voie, et nous, qui faisons tout pour qu'on nous voie, je me demande lequel des deux réflexes abîme le plus le travail.
Je suis aussi vidéaste. Voir mon travail